Nouveau théâtre expérimental

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Un texte d’Alexis Martin, co-directeur et directeur artistique du NTE.

Mission, mandat et autres faits notables concernant le Nouveau théâtre expérimental

Qu’est-ce que le Nouveau théâtre expérimental de Montréal ?

Le théâtre expérimental est un théâtre qui se voue essentiellement à la contestation des habitudes ; comment déjouer les réflexes de bons professionnels, les attitudes traditionnelles des artisans et spécialistes du théâtre ; trouver de nouvelles façons d’exprimer de très vieux sujets, ou encore, trouver de nouveaux sujets d’expression et raviver des formes disparues pour mieux examiner notre modernité.

On le voit, le Nouveau théâtre expérimental se consacre donc à une systématique révision des moyens habituels du théâtre, à un examen des conditions de possibilités de création et de fabrication de l’objet théâtral.

Dans le mot expérimentation, il y a le mot expérience : pourtant une distinction très nette les met en relation : l’expérience, c’est justement ce qui s’oppose à l’expérimentation, c’est-à-dire l’accumulation d’un savoir-faire, d’une sorte de jurisprudence artistique qui nous garantit contre les erreurs de parcours ; l’expérimentation elle, au contraire, veut mettre en question cette expérience, la contrarier si l’on veut,  et tenter le risque, la chance de découvrir de nouvelles formes, de nouvelles expressions, de nouveaux cris…

Un théâtre expérimental tel que nous le concevons doit toujours s’enrichir d’un élément méthodique, propre à l’esprit de la basse cuisine : si on ajoute ceci, ça donne quoi? Et si on retire cela ? il y a quelque chose de l’apprenti sorcier dans le travail culinaire de concoction d’un spectacle dit expérimental. Cette attitude libre et joueuse, c’est le privilège que nous nous accordons, nous qui venons pour la plupart des grandes écoles traditionnelles, conservatoire ou École nationale, et qui, sans renier l’important bagage de la tradition, voulons nous réserver une sorte de laboratoire libre, un poumon de création dans la cité, un établi fou et souverain. Il va sans dire que ce que nous découvrons dans notre appentis, se communique toujours assez joyeusement à un public assez nombreux somme toute, et que ce qu’on y expérimente devient souvent matière pour d’autres spectacles qui eux seront mitonnés dans des théâtres plus traditionnels…!

Quand est-il né et dans quelles circonstances ?

Avant le Nouveau théâtre expérimental, il y eut le Théâtre expérimental de Montréal (TEM): fondé en 1975 à la maison Beaujeu dans le Vieux Montréal, rue Notre Dame, par les regrettés Robert Gravel et Jean-Pierre Ronfard, et Pol Pelletier, auxquels se sont joints un an plus tard Robert Claing, Robert Pesant et Anne-Marie Provencher.

Il fonctionnait sur les principes de l’autogestion : partage égal du pouvoir, des responsabilités, prise des décisions à l’unanimité : on voit là bien sûr l’incarnation d’un idéal proto-socialiste, en vogue dans les années soixante-dix, hérité bien sûr de la grande cavalcade communautaire de mai soixante-huit.

De cette idée de partage et de transversalité dans les prises de décision, le NTE a gardé un franc héritage : aujourd’hui encore, nous gouvernons notre barque à trois, partageons les responsabilités dans tous les domaines, de la billetterie au contenu éditorial des spectacles (trois co-directeurs, Daniel Brière, moi-même et Marthe Boulianne); les orientations du théâtre, artistiques et administratives sont décidées en commun; d’autre part, les comédiens reçoivent la même paie, sans égard aux années d’expérience ou encore la teneur du rôle…

Pour revenir à la stricte chronologie, en 1978, quatre des six membres du théâtre expérimental quittent le premier navire pour fonder une nouvelle troupe, le Nouveau théâtre expérimental (1979) ; ils vont s’associer à deux autres troupes et inaugurer Espace libre, un nouveau théâtre qui s’inscrit dans la trame de la ville, puisqu’on récupère une caserne de pompiers de la rue Fullum dans le quartier Ste-Marie de Montréal (sans doute l’un des plus pauvres au Canada….) et qu’on la transforme en théâtre. La salle fut ouverte officiellement en novembre 1981 avec les quatrième et cinquième pièces de Vie et mort du roi boiteux de Jean-Pierre Ronfard.

À ce jour, on compte plus de 130 productions originales issues de nos ateliers.

Un mandat aux contours élastiques

Une caractéristique importante de la théâtrographie du NTE est l’absence d’une idéologie détectable dans l’ensemble des travaux, d’un filage idéologique; ni de gauche ni de droite, à l’abri des modes politiques ou sociales du jour, le NTE semble avoir évolué un peu de façon réactive: s’inspirer de l’air ambiant pour le contredire. Une attitude franchement désinvolte, peut-être histrionique, mais qui cherche à déculotter un peu le sérieux de la chose culturelle, où trop souvent, profondeur se confond avec… creux.

Pourtant des constantes semblent se dégager du flot ininterrompu des pièces et événements qui s’entremêlent.

1.    L’espace de jeu a toujours été une préoccupation majeure : comment asseoir le public, où proposer des actions et des mots dans l’aire de jeu; les murs, le plafond, le plancher, les gradins, la billetterie, les pendrillons, la rue voisine, le quartier environnant…. Tout espace physique a été pris d’assaut et est considéré comme une matière fondamentale de l’objet théâtral.

2.    Une recherche méthodique d’une définition élusive, toujours, de ce qui est proprement théâtral : qu’est-ce qui est théâtre par rapport à ce qui ne l’est pas ? Question fondamentale qui nous accompagne dans nos pérégrinations artistiques.

3.    Un certain attrait pour ce qui est insolite, bâtard, impudique ; le recours à des sujets un peu scandaleux ou rarement traités : Hitler, Sade au petit déjeuner, le Caporal Lortie ou encore la mort de Dieu…

4.    Des maîtres mots : liberté, désinvolture, dérision, expérimentation.

5.    Le recours presque constant, sauf dans les dernières années à l’autogestion : c’est-à-dire un mode de fonctionnement qui privilégie le prise en charge de tout par tous.

6.    Une esthétique baroque, qui tend vers le bâtard et l’impur, qui aime mieux l’environnement que le décor, le déguisement que le costume et la fête plutôt que la célébration culturelle.

7.    Un rejet des hiérarchies ordinaires ; le droit pour chacun de s’exprimer, de donner son avis, en dehors de son champ d’expérience propre, une forme de transversalité qui abolit les frontières et les cloisons entre les spécialités, les générations et les petits pouvoirs ordinaires.

Succès et création artistique

Évidemment le NTE n’a pas connu que des succès de foule ! Certains spectacles avaient des assistances de 3 ou 4 pour cent; d’autres ont été interrompus faute de combattants… l’idée a toujours été de faire ce qui nous plaisait, ce qui nous habitait vraiment sans compromis et sans penser en termes de marché, de compromis pour attirer l’un et l’autre et le tout-venant; et en même temps, personne ne veut jouer devant des salles vides ! Le théâtre est un art de la communication, quoiqu’on en dise !

Il faut donc distinguer deux sortes de succès : il y a d’un côté le succès artistique, et de l’autre, le succès public ; les deux sont irréductibles l’un à l’autre ! Ainsi, plusieurs spectacles du Nte qui n’ont pas rencontré la foule, sont pour nous, en notre coeur et conscience, de grands succès artistiques : parce qu’ils répondaient à nos désirs premiers, parce qu’ils nous ont permis de faire des découvertes et d’explorer des terrains peu familiers. Un théâtre expérimental ne peut mettre le risque en réserve afin de s’assurer de plaire ; il signerait là son arrêt de mort! Mais un théâtre expérimental peut aussi désirer être inclusif, et donner des indices, rendre son mystère plus comestible.  Il y a, historiquement, objectivement, des spectacles ratés et d’autres réussis. Mais ce n’est pas le succès public qui les départage…

L’avenir débouché

Une autre caractéristique de la pensée qui soutient notre projet, c’est le refus du pessimisme bon teint : il y a quelque chose d’increvable dans notre foi théâtrale : cet art refuse de mourir, il est suprêmement protéiforme, tout lui est matériau, et tous peuvent se prêter au jeu. Dans la cité, il demeure un lieu de contestation extraordinairement libre, parce qu’échappant aux impératifs financiers ou politiques auxquels le cinéma ou la télévision sont souvent soumis; il revendique une plasticité infinie, se fend de n’importe quel sujet, interpelle et utilise sans vergogne les autres métiers, arts ou techniques si cela le sert bien, s’adresse à tous, mélange allègrement les langues, les dialectes et les sabirs, se moque toujours du solennel et de la pompe, est à l’aise dans la boue comme dans l’électron, parle de tout et de rien, mais surtout est prêt à faire n’importe quoi, MAIS pas n’importe comment.

Voila notre moto : N’importe quoi; mais pas n’importe comment.

Notre art est toujours aussi, en-deça et au-delà de l’objet, une réflexion sur le comment. Une instruction méthodique du faire et du dire dans la construction d’un objet théâtral.

Dans l’avenir un défi de taille nous attend : comment rénover les mots comme audace, liberté, expérimentation, provocation, scandale ? Alors que ces termes sont utilisés à toutes les sauces et même par des compagnies supposément institutionnelles, il faut tâcher de comprendre et déceler les nouveaux conformismes qui se cachent derrière l’emploi même de ces étiquettes, nous en distinguer, non par snobisme, mais essentiellement pour faire ce que les autres ne font pas, c’est-à-dire, faire une différence.

Alexis MARTIN

Ce texte n’engage que son auteur…

Montréal, le 4 juillet 2010.

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